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Pesticides-QI = Euros : les calculs acrobatiques du CNRS

25 Sep 2015

Le Journal du CNRS a publié en avril 2015 un dossier intitulé « Perturbateurs endocriniens : le coût de l’inaction [1]». Cet article est la synthèse vulgarisée d’une analyse du coût pour l’Union Européenne des perturbateurs endocriniens, comprenant entre autres l’effet des insecticides organo-phosphorés (Bellanger et al, 2015[2]). Comme le souligne l’accroche de l’article, les 18 chercheurs ayant participé à l’étude « sont arrivés au chiffre effarant de 157 milliards d’euros par an… ». La devise du Journal du CNRS étant « Donner du sens à la science », prenons-le au mot, et examinons comment les auteurs sont passés des travaux scientifiques à ce chiffrage économique. Nous verrons vite que le plus « effarant » n’est pas dans le résultat final, mais dans les méthodes suivies.

Dans cette étude, les auteurs ont donc cherché à évaluer à l’échelle européenne l’impact de plusieurs types de perturbateurs endocriniens. Nous n’étudierons ici que la partie concernant les insecticides organophosphorés (OP). D’abord parce que ce sont les produits qui nous concernent en tant qu’agronomes, et aussi parce que, d’après les auteurs, ce sont de loin les produits ayant l’impact le plus grave : ils attribuent aux OP un coût de 146 milliards, sur les 157 cités en introduction. Ce coût s’expliquerait par le fait que l’exposition prénatale aux organophosphorés serait responsable d’une perte annuelle de 13 millions de points de QI, cumulée sur l’ensemble des enfants nés chaque année dans l’Union Européenne.

Un raisonnement particulièrement audacieux

Remonter les étapes du raisonnement est un exercice particulièrement divertissant, que nous conseillons vivement à tout curieux de méthodologie scientifique. Mais c’est aussi malheureusement très long, vu la complexité du raisonnement, et surtout la fâcheuse tendance des auteurs à ne pas donner les références directes des méthodes employées. Nous avons souvent dû remonter aux références de leurs références (voire aux références des références de ces références…), pour vérifier vraiment les fondements des calculs de cette étude. Nous ne donnerons ici qu’un résumé rapide des résultats de ce « fact checking » élémentaire ; les lecteurs ayant plus de temps pourront se reporter à l’article « Pesticides et QI : La méthode suivie, pas à pas ».

Pour résumer de façon rapide, cette analyse du coût social des organo-phosphorés s’appuie sur :

  • Deux publications américaines, qui déclarent avoir identifié un lien entre exposition prénatale aux OP et baisse de QI chez l’enfant. Si on regarde ces publications dans le détail :
    • la première publication montre un effet négatif de l’exposition prénatale aux OP chez les populations noires et hispaniques, mais positif chez les populations blanches (de là à voir dans l’utilisation des OP un complot des suprématistes blancs, il n’y a qu’un pas…). Heureusement, les patients blancs étant minoritaires dans cette étude, on arrive donc à un résultat moyen en défaveur des OP, mais très faible et évidemment non significatif
    • dans la seconde, l’effet annoncé sur le QI est significatif, mais même les groupes les plus exposés aux OP ont un QI significativement supérieur à la moyenne nationale !
  • à partir de ces deux publications, les auteurs estiment que les OP seraient responsables de plus de 3 000 cas de déficience mentale grave par an, alors qu’aucune des deux publications de référence ne justifie cette hypothèse
  • Pour le calcul du coût économique de la perte de QI diffuse supposée par les auteurs, ils s’appuient sur :
    • une corrélation entre le QI et le revenu, datant de 1984, basée sur l’échelle des salaires et le cursus scolaire des USA, sans vérification de sa pertinence pour l’Europe, et cela alors que d’autres travaux ont montré depuis que ce type de corrélation est au mieux de 20%.
    • un calcul de coût économique global, qui postule implicitement qu’il y aurait une relation absolue entre QI et productivité au travail, et donc que la baisse générale de QI attribuée aux OP aurait entrainé une baisse (ou une croissance plus faible) des revenus en Europe. Le moins que l’on puisse dire est que cela mériterait d’être démontré !

Quand le choc des milliards d’euros masque les vrais enjeux scientifiques

Quand on l’examine dans le détail, cette analyse de coûts s’apparente donc plus à un château de cartes bâti sur du sable, qu’à une construction bien bétonnée. Ce résumé de l’étude est volontairement tendancieux, mais c’est pour souligner un écueil classique des analyses coûts – bénéfices : elle s’appuie sur des méthodes statistiques sophistiquées et irréprochables, avec calculs d’intervalles de confiance et analyses de sensibilité, qui donnent l’impression trompeuse que l’on a pris en compte toutes les incertitudes scientifiques. Mais en fait, l’incertitude majeure provient d’un facteur qui n’est pas du tout contrôlé : la propagation des distorsions créées par le regroupement de résultats épidémiologiques incertains, regroupés alors qu’ils ne sont pas comparables entre eux, et obtenus après des redressements statistiques complexes et ajustés au cas par cas.

De toute façon, le véritable enjeu scientifique n’est pas le chiffrage économique du coût d’une baisse de QI. Si l’exposition aux OP peut effectivement entrainer des baisses de QI de l’ordre de 5, comme le suggère Bouchard et al, l’évaluation économique n’a aucune importance : dans ce cas, il serait évident que ces produits doivent être interdits, quel que soit le coût. Le vrai sujet est de démontrer la véracité de cet impact. Or, nous l’avons vu, les résultats des deux études invoquées présentent des incohérences, à la fois individuellement et quand on les compare entre elles. Ces incohérences relatives sont toutefois normales, compte tenu de la complexité de ce type d’études. Ce dont nous aurions besoin actuellement, est une véritable analyse critique des résultats disponibles, qui recherche les causes des anomalies que nous avons relevées (à savoir des résultats en faveur d’une augmentation de QI liée aux OP pour la population blanche chez Engel et al , et un QI de l’ensemble de la cohorte > 100 chez Bouchard et al), examine l’effet des redressements statistiques sur les résultats de ces deux études (en particulier des redressements en fonction de l’origine culturelle des patients), et actualise ces résultats en fonction de l’évolution des connaissances (d’un côté, une publication chinoise récente[3] va dans le même sens que les deux études déjà citées ; de l’autre, une étude méthodologique[4] interroge sur la fiabilité des mesures de DAP). En clair, une véritable synthèse scientifique des résultats cliniques disponibles reste à faire.

On pourrait à la rigueur comprendre qu’une étude économique soit entreprise avant que les connaissances cliniques soient vraiment consolidées. Mais encore faudrait-il que cette évaluation des coûts soit faite avec un minimum de rigueur. Nous laisserons les lecteurs juges de la validité des méthodes employées ici. Relevons en tout cas que cette évaluation économique hasardeuse peut avoir des conséquences sanitaires graves, en détournant les décideurs politiques des vrais enjeux. En effet, le mode de calcul conduit les auteurs à conclure que les OP sont de loin les perturbateurs endocriniens qui auraient l’impact économique le plus grave (146 milliards d’euros sur un total de 157 environ). Un résultat qui va totalement à l’encontre des données cliniques, qui ne leur attribuent qu’un rôle potentiel faible et incertain, comparé à celui d’autres facteurs environnementaux à l’effet beaucoup mieux avéré[5].

Philippe Stoop

Cette note est un extrait d’un dossier à paraître dans le numéro de décembre 2015 de « Sciences et Pseudosciences », la revue de l’AFIS (http://www.pseudo-sciences.org/ )

[1] https://lejournal.cnrs.fr/articles/perturbateurs-endocriniens-le-cout-de-linaction

[2] Bellanger, M., Demeneix, B., Grandjean, P., Thomas Zoeller, R., Trasande, L., 2015 : Neurobehavioral Deficits, Diseases, and Associated Costs of Exposure to Endocrine-Disrupting Chemicals in the European Union. Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, http://press.endocrine.org/doi/full/10.1210/jc.2014-4323

[3] Zhang Y, Han S, Liang D, Shi X, Wang F, Liu W, et al. (2014) Prenatal Exposure to Organophosphate Pesticides and Neurobehavioral Development of Neonates: A Birth Cohort Study in Shenyang, China. PLoS ONE 9(2): e88491. doi:10.1371/journal.pone.0088491

[4] Spaan S., Pronk A., Koch H.M., Jusko T.A., Jaddoe V.W.V., Shaw P.A., Tiemeier H.M., Hofman A., Pierik F.H., Longnecker M.P., 2015 : Reliability of concentrations of organophosphate pesticide metabolites in serial urine specimens from pregnancy in the Generation R Study. J. Expo. Sci. Environ. Epidemiol 25, 286-294

[5] Voir : http://www.forumphyto.fr/2014/01/07/perturbateurs-endocriniens-fait-ou-legende-urbaine/

et http://www.forumphyto.fr/wp-content/uploads/2011/07/1105PerturbEndocrFr.pdf